crucifictif

Faire semblant c’est mentir

Un essai sur l’œuvre de la dessinatrice Dominique Goblet

Stylistique

Attention ! Je m’apprête à nommer en une seule phrase James Joyce et Dominique Goblet. L’Olympien et un quidam qui ne se distingue pas du commun des mortels se trouveront en effet réunis dans une seul alinéa. J’entends déjà monter la vague des protestations : tenter de vendre une bande dessinée en s’appuyant sur la littérature mondiale, quoi de plus facile ? Je n’en ai pas honte. Car, bien loin d’être une quidam ordinaire, Dominique Goblet (Bruxelles, 1967) est la créatrice de ‘Faire Semblant, C’est Mentir’, un roman d’apprentissage dessiné de 150 pages, dont les ressemblances avec ‘A Portrait of the Artist as a Young Man’ de James Joyce de 1914/15 sont indéniables. La thèse audacieuse que je soutiens consiste à dire que PAYM = FSCM. Joyce évoque en cinq chapitres les années d’enfance et de jeunesse de Stephen Dedalus, en puisant largement dans son propre vécu. Le style de chacun de ces chapitres évolue au gré de la maturation de Stephen d’un style enfantin à un mode d’expression plus réfléchi. Or il s’agit tout sauf d’une forme de naïveté : le langage enfantin du premier chapitre est très construit et constitue un repère important du modernisme littéraire. Pas plus que PAYM ne se présente comme une autobiographie, FSCM n’offre une représentation littérale de la vie de l’auteur. Goblet s’est inspiré de plusieurs épisodes de sa propre vie pour faire un livre qui, en utilisant des styles de dessin très variés, tisse des liens entre deux histoires pénibles. La diversité stylistique n’est pas un prétexte artistique mais un moyen très adéquat pour exprimer les ambiances fort différentes qui peuvent former le décor de nos vies. Come rain, come shine, et dans l’intervalle un arc-en-ciel ou du brouillard. Le livre peut également se lire comme une étude des possibilités expressives de la bande dessinée. Ces dix dernières années, les différentes cultures de bande dessinée peuplant notre planète ont vu apparaître des romans graphiques qui recelèrent quelques chefs d’œuvre : des œuvres ambitieuses démontrant que la littérature dessinée a un droit d’existence et qu’elle raconte autre chose que le cinéma et la littérature. Mais aucune œuvre n’a atteint le degré de polyphonie qui se déploie dans FSCM.

La première voix est celle d’une fillette. Elle sautille, tombe et pleure pour les trous dans ses genoux, c’est-à-dire dans les genoux de son collant. Sa mère invente un tour de magie qui fait disparaître les trous et qui rend l’enfant à nouveau heureuse. La dernière image de cette introduction-avec-fin-heureuse montre l’enfant vue de derrière, avec des trous dans les plis du jarret: sa mère a simplement mis son collant à l’envers. Un mensonge innocent. Goblet a cherché dans ce chapitre un ton évitant toute lourdeur, un ton « chouette » pour utiliser un épithète significatif, emprunté de l’anglais sweet. Des dessins qui font penser aux livres de Musti, des lignes pourpres fines sur fond blanc et beaucoup d’attention pour les grands yeux. Le lecteur est attendri, le ton est à la limite du sentimental. Or ce ton va changer rapidement. La deuxième voix est une basse qui deviendra de plus en plus débauchée. Ce chapitre compte aussi une petite fille, mais elle est d’une autre génération : la fillette de l’introduction est devenue une jeune femme – mère elle-même d’une fille – et elle rend visite à son père et sa copine. Le père est un alcoolique, costaud et moustachu, sa compagne Cécile, qui ressemble au crieur du tableau Le cri de Munch. Elle est effrayante, lui est pathétique. Dans ce chapitre abondamment arrosé Goblet utilise une typographie bafouillante pour visualiser la déconfiture du père. ‘JE VOUS AU TOUT DONNÉ, J’AI TOUT FAIT POUR VOUS’, tonne-t-il en lettres majuscules et en plein milieu de son bredouillement mensonger apparaît une main qui verse encore un peu de vin dans un verre. Goblet a travaillé à ce livre pendant dix ans. Datant d’une époque plus reculée de sa vie, certaines parties de ce deuxième chapitre montrent un style très différent. Sa technique d’aujourd’hui n’est plus la même. Or cette présence fossilisée d’un style daté et abandonné, au milieu d’autres parties plus achevées, confère à FSCM une stratification qui rend justice au genre du roman d’apprentissage. Le corps de la femme qui est ici la protagoniste (la fille adulte), est très élancée, comme un élastique, avec une petite tête placée sur un corps malhabile. Les autres personnages peuvent aussi se déformer, tel le père devenant un saint roman, muni de l’auréole, et un enfant sur ses genoux : «Est-ce que tu n’avais pas tous les jours tes petites tartines pour aller à l’école ? » est-il écrit au-dessous dans une écriture médiévale. Pour renforcer l’équivoque alcoolique, Goblet a colorié les dessins avec des tâches d’huile de lin, qu’elle manipule de telle façon qu’elles s’adaptent à ses exigences de composition. La troisième partie est un trio pour ténor, alto et voix chuchotante. La problématique parents-enfants y cède la place à un autre thème, à savoir l’amour tenace pour une ex copine qui rôde comme un spectre entre l’homme et la femme: pas présent, mais pas absent non plus. Dans FSCM cette présence spectrale de la femme aimée s’interprète littéralement : elle flotte comme un esprit autour des protagonistes, dans les bars, même au supermarché. Inoubliable pour l’homme et inéradicable pour la femme. Dans les dix pages ne montrant rien d’autre que les apparitions nocturnes de l’esprit, Goblet procure à cette voix chuchotante une force épouvantable. « Ihr naht euch wieder, Schwankende Gestalte”. La décision radicale pour une bande dessinée de renoncer au rythme des encadrés pour étaler le fantôme sur une page entière annonce déjà la fin encore beaucoup plus radicale de ‘Faire Semblant C’est Mentir’, qui fait entrer le colourfield painting abstrait dans l’art de la bande dessinée. Quatrième voix : agitato. Le livre précédent de Goblet, ‘Souvenir d’une Journée Parfaite’, avait accordé une place importante à ce qu’on appelle dans le monde du cinéma la technique du montage parallèle ou du cross cutting, qui consiste à mélanger différents fils narratifs, comme on mélange les cartes d’un jeu de cartes. Il s’agit d’une forme de composition qui vise à intensifier le suspense et à tisser des liens sans avoir à les nommer explicitement. Elle permet de raconter des histoires se reflétant l’une dans l’autre comme dans un miroir, de rapprocher progressivement des événements éloignés, voire de les faire fusionner. Pourquoi pas? Après tout, nos hémisphères cérébraux ne s’emploient-ils pas à longueur de journées à associer des concepts spatiaux et langagiers ? Cette quatrième partie porte le montage parallèle de façon brillante à son point culminant. Un enfant s’ennuie et casse les pieds de sa mère. Il pleut dehors, donc il ne peut jouer dans le jardin. La mère repasse dans la cuisine, l’enfant découpe des chatons de papier. Dans la pièce contiguë le père regarde le Formule 1 à la télévision. VRROUMMM !! L’exaspération de la mère est à son comble au moment où sur le circuit de Zandfoort (où le coureur Roger Williamson connut un grave accident en 1973), se produit une véritable tragédie. Le père aurait pu sauver l’enfant, qui sera traîné jusqu’au grenier pour y être malmené par sa mère, mais à la place il préfère regarder les vaines tentatives pour retirer Williamson de sa voiture en flammes. Le mixage des images de la catastrophe avec l’exécution de l’enfant atteint son point culminant dans une rime par l’image largement étalée sur deux pages : les bras levés de David Purley qui fut incapable d’aider son copilote, et les mains levées de l’enfant suspendue par les poignets à une poutre du grenier. Un geste d’impuissance totale qui n’est pas sans rappeler la tradition symbolique de l’église catholique. L’accord final appartient à la catégorie de Ruhe Sanfte sanfte Ruhe. Dans la tragédie grecque, la misère du protagoniste entraînerait chez le spectateur une sorte de purification morale, la catharsis. La tempête purifie l’air. Chez Goblet ici l’obscurité fait place à la lumière. Son scénario fait retour à l’homme et la femme éloignés l’un de l’autre par le spectre de l’ex-copine et suggère – après tout ce tumulte – un état de résignation et de soulagement. Les personnages Guy-Marc et Dominique se sont quittés. Quand le chat de Guy-Marc a attrapé un oiseau, il appelle Dominique, encore une fois, non pour sauver l’oiseau pour se sauver lui-même. « J’ai terriblement envie de te voir ! » Mais sa femme s’est envolée. En vue de procurer au lecteur un effet semblable de libération, les dernières pages du livre, à bords perdus, sont constituées de planches peintes à la peinture à l'huile, dont les teints évoquent pour l'auteur ceux du ciel au-dessus de Bruxelles, ou encore ceux de l'arrière des maisons bruxelloises. Ce ciel gris est strié de vols de martinets noirs qui au printemps émettent des sons aigus en dessinant des figures elliptiques. Le lecteur lève la tête pour regarder le ciel : il est beau et loin. A travers la couche de peinture Goblet écrit de sa propre belle écriture : ‘Bruxelles/ l’arrière des maisons/ la douceur d’un ciel sans couleur (voile lacté)/ + des martinets / des centaines de martinets noirs/ leurs poursuites stridentes/ chorégraphie d’une promesse ».

Psychologique

FSCM parle de douleur, d’amours asphyxiés et tués : entre une fille et ses parents, entre une femme et son copain. Tout comme dans les autres livres de Goblet (Portraits crachés et Souvenir d’une journée parfaite), le chagrin est responsable d’un ton de base sombre, bien qu’il soit à chaque fois autrement modulé. Dans Portraits cachés il est aigu, dans Souvenir d’une journée parfaite consolateur et dans Faire Semblant C’est Mentir combattant : aussi le livre est-il un règlement de comptes. Les bandes dessinées de Goblet nous montrent toujours un abîme entre les enfants et les parents qu’aucun moyen de communication apparent n’est à même de combler. La relation la plus affectueuse est celle de Souvenir d’une journée parfaite, mais dans ce livre le père est mort et enterré. Dans une brève préface, Goblet nous dit qu’il y a des limites à la fiction : ce que nous inventons émane en fait du fond de notre for intérieur. Toute invention contient forcément une part d’expérience propre. L’inverse étant tout aussi vrai. Dans un numéro special de la revue littéraire De Brakke Hond consacré au roman graphique, Pascal Lefèvre écrit que FSCM est une autobiographie, ce qu’elle n’est pas. Tout comme Nabokov dans « Mémoire, parle », Goblet a utilisé des passages de sa propre vie pour tester la force de son talent et celle du médium qu’elle a choisi. Le lecteur ne doit surtout pas prendre les choses à la lettre ! L’image suivante permet de se faire une idée de la manière de consommer cette bande dessinée: aux magasins on peut acheter des glaces, des yaourts et des flans à la saveur « banane », et même en goûtant ces produits à l’aveugle, on reconnaît immédiatement le goût de la banane. Or, nous savons également qu’une vraie banane a un goût tout autre : nous n’avons fait que convenir que cette substance chimique ressemble à un fruit tropique. C’est une convention de la banane. Il en va de même de la façon dont Goblet se représente dans ses livres : il existe bien une ressemblance, mais il s’agit surtout d’une variante fruitée de la personne réelle. Cette femme pensive sur la couverture, assise à une simple table de cuisine devant un verre de vin, ne coïncide pas avec elle. Et ce qui vaut pour les personnes, vaut a fortiori pour les situations représentées, car la stylisation est omniprésente et le but de FSCM n’est pas de révéler une vérité historique de la vie privée, mais de créer une œuvre d’art en utilisant le langage de la bande dessinée. Pendant tout un temps il était de bon ton de parler des écritures de soi et de leur utilité thérapeutique (pour le créateur troublé) – un résidu de « l’époque de l’ego » très axée sur ‘l’émotion’ – mais dès 1979 Geerten Meijsing (écrivain hollandais) consacra dans son roman ‘Michael van Mander’ des passages intéressants à l’importance de la rhétorique pour l’art : quels moyens faut-il mettre en œuvre pour séduire, détourner, tromper le lecteur ou le spectateur ? En cette matière, l’honnêteté, le côté ‘avoir le cœur sur la main’, sont sans importance. ‘Faire semblant, c’est mentir’ : à la page huit du premier chapitre, cette phrase est exclamée par Cécile, l’amie très élancée du père, et sa colère est provoquée par un dessin de la fillette qui montre une poupée aux cheveux longs. Or, cette poupée est censée représenter quelqu’un aux cheveux courts : un péché mortel, d’après Cécile. Même un dessin d’enfant doit être honnête, véridique, doit être juste. Elle ne précise pas pourquoi cette relation entre être et paraître est tellement importante, mais la peur de la liberté (la liberté de choisir implique le sens de la responsabilité) y sera sûrement pour quelque chose. La fixité est plus sûre. Le mensonge est toujours présent dans FSCM : chez la mère qui met les collants à l’envers, chez le père faillit s’évanouir, tellement il est ému par ses propres qualités éducatives, par l’amant préférant son ex, chez le père à nouveau qui s’imagine qu’il aurait pu sauver un coureur mais qui nie sa propre fille. Et ça s’arrête là, car le dernier chapitre est dépourvu d’(auto)illusion. La vérité face aux mensonges est celle de la solitude et du désir d’amour et de fidélité, soit d’une vérité utopique, toujours en attente de devenir réalité. L’approche rhétorique se caractérise par le détour : la description n’est pas directe (‘La fille était belle’) mais elle permet à la beauté d’apparaître indirectement dans le texte. Une information pure et simple ne communique que les faits, et dans une œuvre d’art les faits n’ont qu’une importance secondaire. ‘La pensée doit rester cachée dans un vers comme la valeur nutritionnelle dans un fruit’, disait Paul Valéry, prescription qui sera rigoureusement observée par Goblet dans ses dialogues. Les conversations que mènent les personnages sont de vraies tranches de vie par leur banalité, ils parlent de chiens, de recettes, de chaussures, de choses sans importance. Souvenir d’une journée parfaite contient un intermède particulier traitant de la châtaigne domestique, réputée nourrir l’esprit dans le purgatoire. Goblet nous montre quelques natures mortes et nous apprend que la châtaigne contient beaucoup d’amidon, 40 % de glucides, 4 % de protéines, 2,6 % de lipides, des sels minéraux et des vitamines B1 et E. Le livre se termine sur un trajet en voiture à Cap Gris Nez. Elle veut dire au conducteur combien elle l’aime, mais, trouvant que ‘Je t’aime’ est trop banal (c’est ce que révèlera l’auteur pendant un documentaire télévisé réalisé par la chaîne néerlandaise VPRO en 2003), elle lui dit quelque chose d’encore plus banal : ‘Tu roules bien’. Il es absolument essentiel de ne pas se faire rattraper par les forces des clichés qui n’expriment rien du tout. Alors mieux vaut dire quelque chose de trivial. FSCM contient quelques moments époustouflants. Celui par exemple qui est introduit par le dessin d’une grille de fer forgé aux pointes noires. Dominique marche dans la rue avec Octave, un ami de l’âge de la retraite, et après maintes hésitations il se décide enfin à lui dire « en fait… il semblerait qu’il soit mort ! ». Elle tombe des nues : « QUOI ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? On ne semble pas être mort, on est mort, ou on est pas mort, mais on ne peut pas ‘sembler’ mort ». Le chapitre se termine par un portrait de son père à son avis beaucoup trop moustachu : ‘le 8 juillet 1998 – le jour de mon anniversaire. Le pompier est mort’. Y précède une scène beaucoup plus douce: Dominique rend visite à son père à l’hôpital et dans douze encadrés presque identiques se déroule une scène très émouvante. Son père est mourant, mais c’est la fille qui parle et qui verse de chaudes larmes parce qu’elle vient d’être quittée par son ami. « J’ai envie de me laisser mourir » dit-elle dans le dixième encadré. Le silence règne dans l’encadré 11 : elle gênée, lui résigné. Mais le pardon vient tout à fait à la fin, où le père assume enfin son rôle de père en mettant sa main sur l’épaule de Dominique : « s’il t’a laissée tomber, c’est qu’il n’en vaut pas la peine ! Ecoute bien ce que je vais te dire : personne ne vaut la peine qu’on pleure pour lui. Crois-moi ma petite, personne n’est assez important pour ça… »

Atmosphérique

Quel temps fait-il ? Question sempiternelle, à laquelle la bande dessinée n’échappe pas. Le kilt de Tintin s’envolant sous les coups de vent en Ecosse. Tempête de neige chez Blake & Mortimer, une chaleur accablante chez Pratt, bourrasques chez Dieck. C’est le temps qui crée l’atmosphère. La bande dessinée étant un art de papier, sans odeur, mouvement, espace ou son, l’atmosphère est tout. Elle imprègne l’album d’une couleur émotive, elle est l’ambiance que l’auteur choisit de transmettre aux lecteurs. Lors d’une promenade avec Gipi le long de la côte italienne, les bikinis et les glaçons dans le Campari ont disparu ; il reste les vagues et les nuages, les boulevards vides et les flaques de pluie. Il nous fait vivre la dépression. Il offre une ‘image fait’, pour citer l’expression de Bazin. Même si Goblet est une bruxelloise francophone, il ne serait guère difficile de démontrer qu’elle est une artiste flamande. Ses intérieurs évoquent les tableaux de Spilliaert, ses scènes à l’extérieur font penser à Permeke. Elle aime la boue de Flandre, ses cieux gris-brun que traversent les vols de corbeaux et d’étourneaux. Souvent on entend Brel chanter au loin : Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu/Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner/ Avec le vent du Nord qui fait s’écarteler/ le plat pays, qui est le mien». La fin de FSCM est une ode explicite à la grisaille de Bruxelles, où se dénotent, à y regarder de plus près, des tons de gris et de brun, de roux et de lila, de mauve et de blanc de plomb. Non le bleu tropique et luxueux de Loustal, mais les tons plus doux du vieux zinc ont la préférence de Goblet. La plus belle scène météorologique se déroule après le climax du livre, lorsque l’enfant est pendu au grenier et le coureur coincé dans sa voiture après l’accident. La mère de Dominique est assise à la table de cuisine, appuyant de sa main sa tête malheureuse, et dehors il pleut. Deux longues fenêtres de cuisine, avec entre les deux une espagnolette: Goblet nous montre cette image quatre fois et à travers les fenêtres nous voyons comment dehors le ciel se dégage peu à peu. Des traits fins obliques contre des silhouettes noires deviennent des arbres, une remise, et une balançoire. Lorsque le soleil sera revenu l’enfant pourra enfin être libéré. Or, cette séquence des fenêtres a déjà commencé dix pages auparavant. Premier gros plan, en haut à droite de la page : la fenêtre vue de très près, des grosses gouttes collées à la vitre, au loin des contours sombres d’arbres et d’averses. Alors qu’il continue de dracher, une partie de l’onomatopée RRAAAAOUMN, évidemment le bruit des voitures qui résonne jusque dans la cuisine. Deux pages plus loin, deuxième gros plan, en bas à droite de la page : la vue a disparu, la fenêtre est jaunâtre et les gouttes de pluie descendent de la vitre comme des larmes collantes. Sur le dessin sont écrits six fois les mots TIC-TAC : le bruit des ciseaux avec lesquelles l’enfant qui s’ennuie est en train de couper du papier. Encore deux pages plus loin, troisième gros plan, en haut à droite de la page : derrière les gouttes sur la vitre tout est devenu sombre et à présent les deux sons se mélangent, MMMVVVROUMMM et TAC TAC TAC TAC TAC TAC, les voitures et les coup de pieds contre la table. La mère est sur le point d’éclater. Chris Ware nous a fait observer qu’une bande dessinée savamment orchestrée s’apparente à une symphonie; la façon dont Goblet parvient à entremêler dans ce brillant chapitre du climax plusieurs motifs en un seul tourbillon de frustration et de destruction, relève clairement de l’art musical. L’atmosphère détermine tout chez Goblet et le paysage en est une composante essentielle. Comme nous l’avons dit, le ‘Souvenir d’une journée parfaite’ se termine sur un trajet en voiture à la côte française. Pendant que le texte chante les louanges de la technique du moteur (« 3000 tours par minute, ni plus, ni moins, la bonne vitesse, le bon rythme, la musique d’une machine bien huilée qui nous conduit là où nous voulons aller »), Goblet invite le lecteur à jouir de la vue splendide. A room with a view. La base pour ces belles vues est formée par ses propres photos, marquées de gros traits de crayon, dans un style qui n’est pas sans rappeler celui de Marcel van Eeden (dessinateur hollandais). Elle s’approprie le paysage. Une visite à son site internet et plus précisément à la page consacrée à la photographie nous apprend que ces snapshots sont aussi à la base de la stratification et de la mélancolie dans ses bandes dessinées. La pluie sur l’autoroute n’est pas gênante, au contraire même, quelques gouttes sur l’objectif renforcent l’effet. FSCM contient une série de onze pages qui (tout comme tout le livre du Souvenir) contiennent chaque fois deux dessins. Cette séquence se passe à Charleroi, où habitent les parents de Guy-Marc, qui est dans le livre l’ami de Dominique. La mère épluche les oignons et cache ainsi ses larmes, le père est couché dans un fauteuil avec un appareil respiratoire, des avions bruyants survolent la maison. Le fils raconte à ses parents qu’il a rencontré une fille : « Elle est jolie ? » « Oui, très jolie ! Enfin, je trouve ». Il n’est pas précisé de qui il s’agit. Dominique ou l’Autre ? Cette scène attire l’attention du lecteur par son ouverture : quatre dessins qui, indéniablement fondés sur des photos, montrent un chien berger derrière une grille. Un bout de jardin comptant une seule plante, un tonneau d’acier, une chaise de jardin en plastic placé à l’envers contre un mur, une tôle ondulée et ce chien. Devant l’image se trouve toujours la grille et le lecteur sait que cela signifie que Guy-Marc rentre chez lui, le fils perdu, qui, redoutant la morosité des vieillards, ne rentre pas tout de suite à l’intérieur, mais salue d’abord le chien. Le chien prend un bâton et vient vers lui en agitant sa queue. Aussi triviales soient-elles, ces images montrent la trivialité du chez soi, de ce qui nous est familier, du passé. Raison pour laquelle les images photographiques sont ici si saisissantes : elles sont banales comme des photos de famille, qui ne sont émouvantes que pour les initiés. On sent le chien.

Joost Pollmann

(Traduit du néerlandais par Lieven Tack)